Cabinet
médical
Elle reconnut la bâtisse et ses
couleurs vieillottes, un genre de crème, devenu presque ocre avec les années,
mêlé à un marron assez foncé qui allait à merveille avec la rue et l'île toute
entière. La montée d'adrénaline qui s'ensuivit et les palpitations accélérées
d'un cœur depuis longtemps acquis à l'endroit, ne lui facilitèrent pas la tâche
pour se garer. Il faut dire qu'elle n'était jamais très douée pour les
créneaux! Il lui fallait veiller à ne pas mettre une roue dans le caniveau
profond qu'au moins centimètres. C'est pratique pour l'évacuation des eaux de
pluie tropicales, beaucoup moins pour les manœuvres d'une jeune femme
amoureuse...
Elle rassembla ses
affaires, vaguement tremblante et glissa
un bouquin sur lequel, de toute façon, elle ne parviendrait pas à se
concentrer dans son sac. Elle jeta un coup d'œil sur le vieux balcon qui
dominait l'entrée, sachant pertinemment qu'elle n'y verrait personne. L'étage
n'était qu'une sorte d'annexe-débarras dans lequel le médecin entreposait des
échantillons de médicaments et son matériel usagé. Il avait dû vivre là un
temps, une visite précédente lui avait permis d'en repérer les stigmates. Un
lit, ou quelque chose d'approchant, dont elle n'avait jamais profité des bienfaits,
se tenait dans un coin. Sans doute pour les longues nuits de garde. Peut-être
pour des patientes bien intentionnées aussi, le cas échéant.
Elle pénétra
directement dans la salle d'attente qui donnait sur la rue. Elle eût été
capable de la décrire les yeux fermés, tant elle y avait passé d'heures. Des
heures interminables et plus; mais elle avait toujours pensé qu'il en valait la
peine. C'est avec émotion, et nostalgie, qu'elle posa sa sandale sur le premier
carreau de sol moucheté. Ses yeux en cherchèrent immédiatement la fissure
qu'elle avait remarquée huit ans auparavant. Ce n'était pas une de ces salles
d'attente luxueuse où il fait bon séjourner. Pas de fauteuils accueillants.
Seulement douze chaises de bois clair, simples et raides, alignées le long des
murs. Pas de climatisation. A peine un brasseur d'air désuet. Pas de
distributeur d'eau fraîche non plus. Juste une poubelle remplie de boîtes de
jus ou de bouteilles en plastiques jetées par des patients assoiffés et
fatigués d'attendre. Pas de journaux à potins mondains délicatement empilés sur
une jolie table basse tout spécialement conçue à cet effet. Quelques vieux
numéros de journaux économiques et politiques, particulièrement révélateurs de
la vie et de l'état d'esprit du propriétaire des lieux. Personne n'était là
pour s'amuser. Sauf elle, peut-être.
Il était tout juste
neuf heures. Elle savait qu'elle l'apercevrait d'abord entre deux portes, à
plusieurs reprises. Moments fugitifs dont elle profiterait à plein dans cette
valse continuelle des patients. Les chaises, quoiqu'inhospitalières, étaient
toutes occupées. Depuis six heures du matin, les gens patientaient. Sur le
trottoir d'abord, avant qu'il n'arrive. Puis dans ce sas...Elle s'adossa contre
un bout de mur resté libre et ferma les yeux. Des enfants s'agitaient ça et là.
Comment faire autrement quand il faut attendre trois heures un vaccin! On
aurait pu croire que toute la ville se donnait rendez-vous dans ces vingt
mètres carrés pour faire la conversation... Jouissait-il d'une réputation
hors-norme? N'y avait-il aucun autre médecin des kilomètres à la ronde?
Il y en avait des
tas, bien au contraire, mais aucun comme lui certainement. Les salles d'attente
des médecins généralistes en Martinique ont quelque chose d'extraordinaire.
Elles ont beau s'avérer plus ou moins accueillantes... plus ou moins
fraîches...elles sont toujours combles. La population est-elle plus fragile? Le
climat plus difficile pour la santé? Dans certaines, plus organisées, chaque
patient tire un ticket avec un numéro, comme dans les grands centres de la
sécurité sociale ou de la caisse d'allocations familiales. On vient, on prend
son ticket, on compte combien de personnes passeront avant puis on part faire
une course. On peut bloquer ce matin-là bon nombre de démarches administratives
à la mairie où à l'ANPE sans risquer de perdre son tour. On repasse au cabinet
régulièrement juste histoire de vérifier qu'il faudra encore patienter. Il faut
aussi signaler aux personnes arrivées entre temps, et parfois mal
intentionnées, que vous existez, vous et votre foutu ticket. Beaucoup en
profitent pour aller acheter de quoi se restaurer et s'abreuver. C'est une
autre constante ici, on se restaure à longueur de journée.
Le modernisme que
constitue le distributeur de tickets n'avait pas encore gagné la salle
d'attente de M. Personne n'en profitait plus qu'il ne le permettait lui-même
dans son inorganisation organisée. Les patients classiques attendaient leur
heure dans la salle d'attente. D'autres, plus pressés, plus amis,
l'interrompaient dans ses consultations en appuyant sur la sonnette d'urgence.
Une troisième catégorie, à laquelle elle n'avait jamais osé appartenir à cause
de sa sacro-sainte retenue et de sa peur de déranger, contournaient le bâtiment
et frappaient à la porte de derrière qui donnait accès à une espèce
d'anti-cabinet. Il fallait pour cela emprunter initialement une sorte de ruelle
à peine visible lorsque l'on ne connaissait pas. Il lui avait donné rendez-vous
par là quelquefois. C'est ainsi qu'elle avait découvert un jardinet livré à
lui-même et à la végétation exubérante des Tropiques. Si la salle d'attente
n'avait pas suffi à faire sauter toutes les barrières du temps et de l'espace,
dans ce jardin elle se sentait hors du monde.
Le bruit de la porte
qui s'ouvrit lui fit rouvrir les yeux avant qu'elle ait eu le temps de
réfléchir à une contenance. Pourrait-elle sourire sans rougir? Grace question
pour elle! Il ne la vit d'abord pas. Tant mieux; ses palpitations cardiaques
pourraient continuaient à lui défoncer la cage thoracique sans qu'il s'en
aperçoive! Serait-il content de la revoir là, comme huit ans auparavant...
toujours la même, la même allure ou presque, les mêmes interrogations et
incertitudes. Les mêmes certitudes aussi. Le même manque d'assurance, la même
difficulté à dire les choses. Elle ne pouvait pas détacher son regard un peu
fuyant de cette gigantesque silhouette qui lui tournait le dos. Dans un coin,
deux personnes se disputaient le tour pendant que lui discutait avec un patient
de deuxième catégorie (ceux qui sonnent). Un nœud d'émotion lui étranglait le
creux des mains. Ses doigts se repliaient tout seuls, comme si ses mains
rétrécissaient. Chez beaucoup, cela se situe dans la gorge. Chez elle, face à
lui, c'étaient dans les mains. Ces mains dont elle avait honte parce qu'elle se
rongeait les ongles. Ces mains si petites comparées à celles de ce colosse. Ces
mains qui s'interdisaient de le
toucher malgré l'envie profonde. Ces mains "ir-raisonnablement"
immobiles et muettes qui auraient voulu crier son unique certitude... Elle
l'aimait. Pas comme cela, tout sec... Au-delà de tout. Elle ne savait pas
comment. Encore moins pourquoi. Elle l'aimait sans appel, sans raison dans
toute sa déraison. Elle aurait accompli n'importe quoi pour cela, si elle ne
l'avait pas déjà fait.
Elle fourra
machinalement ses mains dans ses poches quand il se retourna et lui sourit.
Oui, il était encore content de la voir. Cet instant magique fut rompu par le
claquement de la porte qui se refermait sur une mère de famille et ses trois
enfants. C'était leur tour... Elle n'avait plus qu'à prier pour qu'ils ne
soient pas tous malades. A sa droite, une petite fille mangeait un pâté coco.
Les miettes qui lui échappaient venaient rejoindre celle d'une pomme-cannelle
logées dans une des nombreuses fissures du carrelage. Une colonne de fourmis,
qui devaient hanter le cabinet depuis plus longtemps qu'elle encore, s'y
dirigeait d'un pas rapide et uniforme. C'est dans cette pièce qu'elle avait
tout appris de la vie et de l'organisation des fourmis, simplement en les
observant. A raison d'une moyenne de trois visites par semaine au cours d'une
seule année, ce qui équivaut à un minimum de trois d'heures d'attente chaque
fois, elle avait dû contempler ces fourmis près de cinq cent heures. Sans
compter les visites éparses des années suivantes.
Lorsqu'une dizaine de
patients se furent succédés, elle put enfin s'asseoir. Entre deux clients, il
était venu l'embrasser. L'intense pression qu'il avait exercée sur son bras
gauche lui avait prouvé combien il était heureux qu'elle vienne ainsi, par
surprise, rompre sa monotonie...Etait-ce seulement ça?
L'attente lui
paraissait interminable, et pourtant elle
la chérissait. Les barreaux du dossier de la chaise lui rentraient dans
le dos, tandis que l'assise lui endolorissait les fesses. Elle ne bougeait pas
pour autant. Figée dans son attente. Elle en avait rêvé, lui de lui, de l'autre
bord de l'Atlantique. Elle avait fait huit mille kilomètres pour la savourer,
sachant qu'il n'y aurait pas d'autre alternative si elle voulait que son cœur
croise à nouveau son regard. Et le corps dans tout cela? S'autorisait-elle même
à l'espérer?! Les enfants sautaient et criaient sous les cris encore plus
furieux des mères lasses. Les vieilles personnes semblaient mourir à petit feu
sur ces socles de bois dur. Chaque fois qu'il ouvrait sa porte, ses traits
paraissaient un peu plus tirés. Il consultait sa montre. Il fumait trois taffes
d'une Craven A. Il lui adressait quelques mots rieurs et sympathiques. Quelques
sous-entendus qu'il ne démystifierait jamais, comme s'il avait craint qu'elle
ne parte avant de l'avoir vu... Courait-il le moindre danger? Elle avait bien
songé à faire demi-tour, se disant qu'après tout, s'il tenait à la voir, ce
pourrait être ailleurs. Mais elle savait bien chaque fois qu'elle n'y pensait
pas sérieusement. Pur fantasme ! Tout comme l'idée de se jeter sur lui et
d'anéantir le reste...
La chaleur de midi
devenait étouffante, rien à voir cependant avec le mouvement continuel de ses
émotions, de ses réflexions et de ses désirs aussitôt ensevelis sous la crainte
de souffrir, sous la peur du ridicule. Elle avait cédé son tour à d'autres
patients. Pas par philanthropie, non. Simplement parce qu'elle nourrissait le
secret espoir que plus personne n'arriverait. Qui sait, si elle était la
dernière, peut-être pourrait-il lui consacrer plus de vingt minutes et ne pas
regarder sa montre pendant qu'ils échangeraient des banalités sur leur
quotidien respectif. Il lui demanderait comment ça va, ce qu'elle fait. Ses
projets. S'ils allaient un peu plus loin, il la questionnerait sur ses projets
d'écritures, sans savoir qu'elle ne pouvait écrire que lui. Il lui parlerait de
sa vie affective à elle, la sienne demeurant floue et secrète, sans imaginer
vraiment combien il était toute sa vie. Combien il lui semblait être la seule
vie possible. L'ennui, quelque part, c'est qu'il lui avait un jour redonné la
vie, ce qui avait rendu tout le reste impossible. Comment lui expliquer qu'elle
avait sa vie mécanique, celle de tous les jours, avec les bâtons de craie et
les tableaux noirs, celle des eaux de vaisselle et des odeurs de frites; celle
des amants vains et des amours distraits...
Elle se
trouvait enfin seule dans la pièce peu à peu désertée par ses visiteurs. Seule
avec son espoir, résignée parce qu'elle le présumait vain. Il ouvrit cette
porte harassée, qui constamment les séparait, et la contempla, las. Elle entra
et retrouva les objets. La table d'auscultation au cuir déchiré par un usage
intensif. Le stéthoscope incapable
de déchiffrer les battements de son cœur malade depuis tant d'années. La
trousse d'urgence et les échantillons de préservatifs... Le bureau imposant
derrière lequel il ne se tenait pas en sa présence. Non, il lui faisait au
moins la grâce - elle le prenait
ainsi - de se placer à ses côtés. Mais elle l'aurait voulu en elle... Il ne
parlait pas. Il regardait. Qui? Elle? Ses propres regrets? Ses interdits? Les
leurs? Pourtant il y aurait des mots! Des mots et des non-dits.
Il la serra contre
lui, silencieux encore, c'était presque mieux que des mots sans chair. Il
respirait ses cheveux, son être. Elle aurait presque compris qu'il l'aimait un
peu, lui aussi, si elle avait osé y croire. Elle parla de son voyage, de ses
bâtons de craie, de ses élèves récalcitrants, de tout et de rien... surtout de
rien. Elle dit que sa vie allait. Elle dit qu'elle était bien. Balivernes!!! La
désuétude de leurs mots remplissait l'infime espace qui séparait leurs corps.
Mais c'était viscéral chez elle, cette peur de dire je t'aime. Trois mots qui
lui semblaient tellement trop petits pour signifier ce qu'elle ressentait.
La sonnette d'urgence
retentit. Encore un chieur! Il eut la décence de ne pas clore brutalement
l'instant, de ne pas couper le lien étrange qui les attachait là. Elle lui
plaisait aussi, et il savait comme elle que ce ne serait qu'un moment. Juste le
temps d'une inspiration, pour respirer encore jusqu'à son prochain voyage,
jusqu'à l'expiration définitive qui mettrait un terme, enfin, à une existence
totalement fantasmée. Avortée!
Il la laissa passer
devant lui pour sortir. La lumière soudaine l'aveugla et cacha heureusement les
bribes de larmes qu'elle laisserait aller, des jours et des nuits durant, quelque
part à Bordeaux. Loin.
Il l'embrassa avec
tendresse, et ce fut comme un coup de pied au cul qui la remettait dans le bon
sens. Celui de la vie qu'on attendait d'elle. Ailleurs. Sans lui! Pas si sûr!!!
Alors qu'il refermait la porte sur le visiteur inopiné, elle l'emmenait avec
elle, presque malgré elle. Il lui collerait aux basques. Assise dans la
voiture, elle ne respira pas mais jeta son inspiration sur un bout de papier,
parmi tant d'autres identiques.
C'est très beau Sabine, si émouvant!
RépondreSupprimerJe t'embrasse fort...